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Nietche

FRIEDRICH NIETZSCHE, Ecce Homo
 

 
PRÉFACE
 
1
 
En prévision du devoir qui va m'obliger bientôt à soumettre l'humanité à la plus dure exigence qu'on lui ait jamais imposée il me semble indispensable de dire ici qui je suis. On aurait bien de quoi le savoir, car j'ai toujours présenté mes titres d'identité. Mais la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains ont créé une disproportion qui les a empêchés de m'entendre et même de m'entrevoir. Je vais vivant sur le crédit que je m'accorde, et peut-être mon existence n'est-elle elle-même qu'un préjugé ?... Je n'ai qu'à parler au premier « lettré » venu qui passe par la Haute-Engadine pour me convaincre que je n'existe-pas... Dans ces conditions j'ai un devoir, contre lequel se révoltent au fond mes habitudes et, plus encore, la fierté de mes instincts, celui de dire écoutez-moi, car je suis un tel. Et n'allez surtout pas confondre.
 
2
 
Je ne suis nullement, par exemple, un croquemitaine, un monstre moral, - je suis même, de par nature, à l'antipode du genre d'hommes qu'on a vénérés jusqu'ici comme vertueux. Il me semble, entre nous, que c'est justement ce qui me fait honneur. Je suis un disciple du philosophe Dionysos ; j'aimerais mieux, à la rigueur, être un satyre qu'être un saint. Mais on n'a qu'à lire cet écrit. Peut-être ai-je réussi à y exprimer cette opposition de façon sereine et philanthropique, peut-être n'a-t-il pas d'autre but. « Améliorer » l'humanité serait la dernière des choses que j'irais jamais promettre. Je n'érige pas de nouvelles « idoles » ; que les anciennes apprennent d'abord ce qu'il en coûte d'avoir des pieds d'argile. Les renverser (et j'appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonge... Le « monde de la vérité » et le « monde de l'apparence »... je les appelle en bon allemand le monde du mensonge et la réalité... L'idéal n'a cessé de mentir en jetant l'anathème sur la réalité, et l'humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu'aux moelles s'en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu'à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l'avenir, le droit suprême au lendemain.
 
3
 
Qui sait respirer l'air de mes écrits sait que c'est l'air des altitudes, un souffle rude. Il faut être bien fait pour lui si on ne veut pas y prendre froid. La glace est proche, la solitude formidable - mais que tout est calme dans la lumière ! Comme on respire librement ! que l'on sent de choses au-dessous de soi ! Philosopher, comme je l'ai toujours entendu et pratiqué jusqu'ici, c'est vivre volontairement sur la glace et les cimes, à la recherche de tout ce qui est surprise et problème dans la vie, de tout ce qui, jusqu'à présent, avait été tenu au ban par la morale. L'expérience que m'ont donnée mes longues pérégrinations dans ces domaines interdits m'a appris à considérer autrement qu'on ne le souhaiterait les raisons qui ont poussé jusqu'à nos jours à moraliser et idéaliser : j'ai vu s'éclairer l'histoire secrète des philosophes et la psychologie de leurs grands noms. Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m'a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L'erreur (la foi dans l'idéal), l'erreur n'est pas un aveuglement, l'erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la-connaissance est un fruit du courage, de la sévérité pour soi-même, de la propreté envers soi... Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche... Nitimur in vetitum [nous luttons pour l'interdit] : c'est sous ce signe que ma philosophie vaincra un jour car jusqu'à présent on n'a jamais interdit systématiquement, que la vérité.
 
4
 
Parmi mes écrits, mon Zarathoustra occupe une place à part. J'ai fait en lui à l'humanité le plus grand présent qu'elle ait jamais reçu. Ce livre, dont la voix porte au-delà des millénaires, n'est pas seulement le plus haut qui soit, le vrai livre des altitudes, celui qui laisse la chose humaine à un abîme au-dessous de lui, mais c'est aussi le plus profond, celui qui naît au plus intime des trésors de la vérité ; il est le puits intarissable où nul seau ne saurait descendre qu'il ne remonte comblé d'or et de bonté. Ce n'est pas un « prophète » qui parle dans ces lignes, un de ces sinistres hybrides pétris de lèpre et de volonté de puissance qu'on appelle des fondateurs de religion. Non, il importe de bien saisir la note exacte de cette voix, il faut comprendre que c'est un chant d'alcyon pour ne pas se méprendre pitoyablement sur le sens de sa sagesse. « Ce sont les mots les plus discrets qui apportent l'ouragan, des pensées mènent l'univers qui viennent à pas de colombe... »
 
« Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et douces : et en tombant elles écorchent leur peau rouge. Je suis le vent du Nord pour les figues mûres. Et que ces leçons, mes amis, tombent doncaussi pour vous comme des figues : maintenant buvez leur suc, consommez leur douce chair. C'est l'automne, autour de nous, et le ciel pur et l'après-midi... »
 
Ce n'est pas un fanatique qui vous parle ; on ne « prêche » pas ici, on ne vous demande pas de « croire » ; de la plénitude de la lumière et des abîmes du bonheur les mots s'écoulent goutte à goutte, - et c'est une tendre lenteur qui donne son rythme à ces discours. Ils ne parviendront à se faire entendre que de la fleur des élus; c'est un privilège sans égal que de pouvoir écouter ici; il n'est pas donné à quiconque de comprendre Zarathoustra... Mais tout cela ne ferait-il pas de Zarathoustra un séducteur ?... Ecoutez alors ce qu'il dit lui-même lorsque, pour la première fois, il revint dans sa solitude. C'est exactement le contraire de ce qu'eût dit en pareil cas un « sage », un « saint », un « Sauveur du monde » ou tout autre décadent... Et ce n'est pas sa parole seule qui diffère, c'est lui-même...
 
« Je m'en vais seul maintenant, mes disciples ! Et vous aussi vous partirez seuls, car je le veux. Eloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés.
 
« L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, il doit aussi haïr ses amis.
 
« On récompense mal un maître en restant toujours son élève. Pourquoi ne voudriez-vous pas lever la main sur ma couronne ?
 
« Vous me vénérez : mais qu'adviendra-t-il si votre respect croule un jour ? Gardez qu'une statue ne vous écrase.
 
« Vous dites que vous croyez en Zarathoustra Mais qu'importe Zarathoustra ! Vous êtes mes sectateurs, mais qu'importe tout sectateur !
 
« Vous ne vous étiez pas encore cherchés : et c'est alors que vous m'avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; et c'est pourquoi toute foi vaut si peu.
 
« Et maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver; et ce n'est que quand vous m'aurez tous renié que je reviendrai parmi VOUS. » 
 
INTRODUCTION
 
En ce jour parfait où tout mûrit et le raisin n'est pas le seul à se dorer - un rayon de soleil vient de tomber sur ma vie : j'ai regardé en arrière, j'ai regardé devant moi, et jamais je n'ai vu d'un seul coup tant ni de si bonnes choses. Ce n'est pas en vain qu'aujourd'hui, j'ai enterré ma quarante-quatrième année, j'avais le droit de le faire, - ce qu'il y avait en vie en elle je l'ai sauvé, et pour jamais. Le premier livre de la Transmutation générale des Valeurs, les Chants de Zarathoustra, le Crépuscule des Idoles et ma tentative de philosophie à coups de marteau m'ont été donnés par cette année que dis-je ? par son dernier trimestre ! Comment n'en saurais-je pas gré à toute ma vie ? Et c'est pourquoi je me dirai mon existence. 
POURQUOI JE SUIS SI SAGE
 
1
 
Le bonheur de mon existence - sa singularité peut-être - tient tout à sa fatalité : pour employer une formule sibylline : en moi mon père est mort, mais ma mère vit et devient vieille. Il y a là dans mes origines - je viens à la fois du plus haut et du plus bas échelon de la vie, je suis un décadent et un premier terme - un dualisme qui peut seul expliquer, si quelque chose en est capable, cette neutralité qui me distingue peut-être, cette absence de parti pris dans la position que j'adopte par rapport au problème général de la vie. J'ai pour flairer les symptômes d'essor et les symptômes de décadence une muqueuse plus sensible que jamais homme n'en posséda ; c'est moi le maître par excellence en ces matières, - je les connais, je les incarne toutes deux. Mon père mourut à trente-six ans ; il était tendre, aimable et morbide, comme un être fait pour passer... un souvenir bienveillant de la vie plutôt que l'existence même. L'année où sa vie déclina la mienne suivit la même pente : dans ma trente-sixième année ma vitalité toucha son étiage... j'existais encore, mais sans voir à trois pas devant moi. J'abandonnai alors mes cours de Bâle - c'était en l879 - je vécus tout l'été à Saint-Moritz semblable à - une ombre, et l'hiver suivant, le plus pauvre en soleil de toute mon existence, à Naumburg : là j'étais devenu l'ombre même. J'avais atteint mon minimum : Le Promeneur et son Ombre naquit de ce temps-là. Et, sans conteste, en matière d'ombre, j'étais alors compétent... L'hiver suivant, mon premier à Gênes, un adoucissement et une spiritualisation que suffit presque à expliquer une extrême pauvreté du sang et des muscles donnèrent naissance à Aurore. La parfaite sérénité, la gaieté, voire l'exubérance de l'esprit que reflète cette Ruvre s'accordent chez moi non seulement avec la pire anémie physique, mais même avec l'excès de la douleur. Au milieu des tortures provoquées par un mal de tête qui dura trois jours sans répit,- accompagné de vomissements de bile, je conservais pour la dialectique une lucidité parfaite et j'approfondissais posément des problèmes pour lesquels, en période normale, je manque de finesse, de sang-froid et des vertus de l'alpiniste. Mes lecteurs savent peut-être à quel point je considère la dialectique comme un symptôme de décadence, par exemple dans le cas le plus célèbre celui de Socrate. J'ai toujours ignoré les troubles morbides de l'intellect, même la stupeur de la fièvre ; il a fallu les livres savants pour m'apprendre leur nature et leur fréquence. Mon sang coule lentement. Jamais personne n'a pu me trouver de fièvre. Un médecin, qui m'avait traité assez longtemps comme un nerveux, finit par me dire : « Non ! Vos nerfs ne sont pas en cause ; c'est moi qui suis un nerveux ! » Décidément, je dois donc avoir quelque dégénérescence locale impossible à diagnostiquer ; il ne s'agit pas d'une maladie organique de l'estomac, bien que je souffre cruellement et constamment, par suite de mon épuisement général, d'une extrême faiblesse du système gastrique. Mes maux d'yeux qui m'amènent parfois au bord de la cécité ne sont eux-mêmes qu'un effet, non une cause : quand ma vitalité augmente ma vue s'améliore elle aussi. Une longue, trop longue série d'années équivaut pour moi à la guérison ; elle marque malheureusement aussi un recul, une nouvelle descente et la périodicité d'une sortie de décadence. Est-il besoin, après tout cela, de dire que j'ai l'expérience des problèmes de la décadence ? Je les ai épelés de A jusqu'à Z et de Z jusqu'à A. Mon doigté de filigraniste, mes antennes de penseur, mon instinct de la nuance, ma divination de psychologue et tout ce qui me caractérise c'est seulement à cette époque que je l'ai acquis ; c'est le vrai présent de cette période où tout en moi devint plus subtil, l'observation comme tous ses organes. Observer en malade des concepts plus sains, des valeurs plus saines, puis, inversement, du haut d'une vie riche, surabondante et sûre d'elle, plonger des regards dans le travail secret de l'instinct de la décadence, voilà la pratique à laquelle je me suis le plus longtemps entraîné, voilà ce qui fait mon expérience particulière, et en quoi je suis passé maître, s'il est matière où je le sois. Maintenant je sais l'art de renverser les perspectives, j'ai le tour de main qu'il demande première raison pour laquelle je suis peut-être, le seul à pouvoir opérer une « Transmutation générale des Valeurs ».
 
2
 
En effet, non seulement je suis un décadent, mais j'en suis encore le contraire. Je l'ai prouvé, c'est un exemple entre bien d'autres, en choisissant toujours le remède approprié à mes malaises, alors que le décadent prend toujours celui qui lui fait du mal. Dans mon ensemble j'étais sain, dans mon individualité, ma différence spécifique, je me montrais décadent. L'énergie que je déployai pour conquérir l'absolue solitude et m'arracher au train habituel de la vie, et la violence que je me fis pour ne plus me laisser soigner, servir et droguer, témoignent de la parfaite sûreté de l'instinct qui me faisait discerner alors ce qu'il me fallait avant tout. Je m'étais pris moi-même en main et me guéris par mes propres moyens : la condition nécessaire au succès dans une crise de ce genre - tout physiologiste en conviendra - C'est qu'on soit sain dans son ensemble. Un être morbide ne saurait guérir, encore moins se guérir lui-même. Pour un être sain, la maladie peut, au contraire, pousser énergiquement à vivre et à vivre plus. C'est à la lumière de ces réflexions que j'envisage maintenant ma longue période de maladie : je découvris en quelque sorte une nouvelle vie, et moi avec ; je goûtai à toutes les bonnes choses, et jusqu'aux plus petites, d'une façon interdite aux autres ; de mon désir de guérir, de ma volonté de vivre je tirai ma philosophie... Car, qu'on y fasse bien attention ce fut pendant mes années de moindre vitalité que je cessai d'être pessimiste : l'instinct de la conservation m'interdisait une philosophie de la pauvreté et du découragement. Et à quoi reconnaît-on, au fond, la bonne conformation ? Au plaisir que nous procure l'individu bien conformé : à ce qu'il est taillé d'un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il n'aime que ce qui lui fait du bien ; son plaisir et son envie cessent dès qu'il dépasse la limite de ce qu'il lui faut. Si quelque chose lui nuit, il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. II fait instinctivement son miel de tout ce qu'il voit, entend et vit ; il est un principe de sélection, il laisse tomber bien des choses. Les hommes, les livres, les paysages ne l'empêchent pas de rester toujours en sa propre société : il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il ne réagit aux excitations de tout ordre qu'avec cette lenteur qu'il tient de ses disciplines : une longue circonspection et une fierté voulue. Il ne croit ni à la « malchance » ni à la « faute » ; il sait venir à bout de lui-même et des autres, il sait oublier, il est assez fort pour obliger tout à tourner à son profit. Décidément, je suis bien le contraire d'un décadent car c'est mon portrait que je viens de faire.
 
3
 
Cette dualité d'expériences, cette aisance a accéder dans des mondes en apparence opposés se retrouve dans tous les aspects de ma nature ; je suis mon propre sosie, j'ai une « seconde » vue pour doubler la première. Peut-être en ai-je aussi une troisième... Mes origines suffiraient déjà à me permettre de voir plus loin que les perspectives purement locales ou nationales, je n'éprouve aucune difficulté à être un « bon Européen ». D'autre part, je suis peut-être plus allemand que ne sauraient encore l'être ceux d'aujourd'hui, simples Allemands de l'Empire, moi qui suis le dernier Allemand antipolitique. Et pourtant mes aïeux étaient des gentilshommes polonais : ils m'ont laissé bien des instincts de race, qui sait ? peut-être même le liberum veto. On m'a si souvent en voyage, et je parle de Polonais, adressé la parole en polonais, on me prend si rarement Allemand que, quand j'y songe, il me semble presque que je ne suis que moucheté de germanisme. Pourtant ma mère, Francisca Oehler, est sans conteste très allemande, de même qu'Erdmuthe Krause, ma grand-mère paternelle. Cette dernière passa toute sa jeunesse au sein du bon vieux Weimar où elle ne fut pas sans fréquenter le cercle de Goethe. Son frère, le professeur Krause, théologien de Königsberg, fut appelé à Weimar comme surintendant général après la mort de Herder. Et il ne serait pas impossible que leur mère. ma bisaïeule, figurât sous le nom de « Muthgen » dans les tablettes du jeune Goethe. Elle épousa en secondes noces le surintendant Nietzsche d'Eilenbourg ; ce fut en l813, l'année de la grande guerre, le l0 octobre, jour où Napoléon fit son entrée à Eilenbourg, escorté de son état-major, qu'elle mit son enfant au monde. Saxonne, elle adora toujours Napoléon ; il se pourrait que même aujourd'hui je conserve encore ce culte. Mon père, né en l813, mourut en l849. Avant de devenir, près de Lützen, le pasteur de la commune de Röcken, il avait passé quelques années au château d'Altenbourg comme précepteur des quatre princesses qui sont devenues la reine de Hanovre, la grande-duchesse Constantin, la grande-duchesse d'Oldenbourg et la princesse Thérèse de Saxe-Altenbourg. Il nourrissait une profonde dévotion à l'endroit du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV qui lui avait donné son pastorat ; les événements de l848 lui causèrent une peine extrême. Etant né le jour anniversaire de la naissance du roi, je reçus comme de juste moi aussi le prénom des Hohenzollern... On m'appela Frédéric-Guillaume. Le choix de ce nom eut en tout cas un avantage : pendant toute mon enfance mon anniversaire fut un jour de fête. Je considère comme un grand privilège d'avoir eu un pareil père : il me semble même que cette circonstance explique tous les autres privilèges que je possède, sauf la vie et ma faculté de l'approuver toujours sans réserve. Je lui dois surtout de n'avoir besoin d'aucune intention préalable, mais simplement d'une certaine attente pour pénétrer dans un univers de délicatesse et de grandeur ; j'y suis chez moi, ce n'est que là que ma plus secrète passion se sent à l'aise. J'ai failli payer de ma vie ce privilège. Ce n'eût pas été un mauvais marché. Pour pouvoir comprendre la moindre chose à mon Zarathoustra, il faut peut-être se trouver dans les mêmes conditions que moi, un pied au-delà de la vie.
 
4
 
Je n'ai jamais su l'art de prévenir contre moi, - c'est encore une chose que je dois à mon incroyable père - même quand j'y aurais beaucoup tenu. Quelque peu chrétien que cela paraisse, je ne peux même pas prendre parti contre moi ; on peut tourner et retourner ma vie en tous sens, on n'y découvrira guère qu'une fois les traces du mauvais vouloir de quelqu'un ; par contre, on en trouvera un peu trop de bon vouloir... Toutes les expériences que j'ai faites, même avec ceux qui en font subir de mauvaises à tout le monde, parlent sans exception à la louange des gens ; il n'est ours que je n'apprivoise ni guignol que je n'assagisse. Durant les sept années où j'ai enseigné le grec dans la classe supérieure du lycée de Bâle je n'ai jamais eu l'occasion d'infliger une punition ; les plus paresseux s'appliquaient chez moi. Je suis toujours à la hauteur de l'imprévu ; il faut que je ne m'attende à rien pour être maître de moi. Quel que soit l'instrument en cause, si désaccordé qu'il puisse être, et que peut l'être seulement l'instrument « homme », il faudrait que je fusse malade pour ne pas arriver à en tirer quelque chose d'écoutable. Et combien de fois n'ai-je pas entendu les « instruments » eux-mêmes dire qu'ils n'avaient jamais joué aussi bien que sous ma main !... Le cas le plus beau fut, peut-être, celui de cet Heinrich von Stein, mort impardonnablement jeune et qui, après en avoir demandé soigneusement la permission, apparut pour trois jours à Sils-Maria, expliquant à qui voulait qu'il n'y venait pas pour l'Engadine. Cet homme excellent qui s'était embourbé dans le marais de Wagner (et celui de Dühring encore !) avec toute l'impétueuse simplicité d'un jeune hobereau prussien fut pendant ces trois jours comme transfigure par un ouragan de liberté, tel un être enfin transporté soudain à sa véritable altitude et auquel les ailes se mettent à pousser. Je ne cessai de lui répéter que c'était le fruit du bon air de ces hauteurs, qu'il en prenait ainsi à chacun et qu'on ne s'élevait pas en vain à 6 000 pieds au-dessus de Bayreuth, mais il ne voulait pas m'en croire... Si pourtant il m'est arrivé d'avoir à subir mainte infamie, petite ou grande, la cause n'en a pas été dans la « volonté » des gens, surtout pas dans la mauvaise ; j'aurais eu bien plutôt à me plaindre au contraire - j'y ai déjà fait allusion - de leur excès de bonne volonté : il n'a pas peu sévi dans ma vie. Mes expériences me donnent surtout le droit de me méfier de ce qu'on appelle les instincts, « désintéressés » et de ce fameux « amour du prochain » qui est toujours prêt à vous venir en aide et de la voix et du geste. Je le considère en soi comme une faiblesse et comme un cas particulier de l'incapacité de résistance aux impulsions ; la pitié ne s'appelle vertu que dans le monde des décadents. Je reproche aux compatissants d'oublier trop facilement la pudeur, le respect, le tact et les distances, à la pitié de sentir trop vite la populace et de ressembler à s'y tromper aux mauvaises manières ; je dis que les mains compatissantes peuvent parfois avoir une action destructrice sur une grande destinée, quand elles viennent farfouiller dans les blessures d'une solitude et le privilège d'une grande faute. Vaincre la pitié c'est, à mon avis, une vertu aristocratique : j'ai raconté, en lui donnant pour titre « La Tentation de Zarathoustra », l'histoire de ce grand cri de détresse qui parvient un beau jour au sage, et la pitié, comme un dernier péché, est déjà près de l'assaillir et de l'arracher à lui-même. Rester maître de soi dans ces situations-là, conserver pure la hauteur de son devoir en face des bas et myopes instincts mis en oeuvre par les actions prétendues « désintéressées », voilà la preuve, la suprême preuve peut-être que doit donner un Zarathoustra, le véritable témoignage de sa force.
 
5
 
Il est un autre point sur lequel je ne représente que mon père et ne constitue, en quelque sorte, que son prolongement au-delà d'une mort précoce. Comme tous ceux qui n'ont jamais vécu parmi leurs pairs et auxquels l'idée de « représailles » demeure aussi étrangère que celle de « droits égaux », je m'interdis, dans les cas où l'on commet contre moi une sottise, petite ou grande, toute mesure de représailles ou de protection, comme aussi toute défense, toute « justification». Ma façon de riposter consiste à faire suivre la bêtise aussi vite que possible d'une chose intelligente : c'est la seule méthode qui donne des chances de la rattraper. Pour employer une image : j'envoie un pot de confiture à mon adversaire pour le débarrasser de son aigreur... Qu'on me fasse une crasse, je prends toujours « ma revanche », - on peut en être certain : je ne tarde pas à trouver une occasion d'exprimer ma gratitude au « malfaiteur » (au besoin pour son « méfait »), ou à lui demander quelque chose, ce qui oblige parfois plus que de donner... Il me semble aussi que le mot le plus grossier, la lettre la plus injurieuse sont plus honnêtes que le silence, partent d'un meilleur naturel. Ceux qui se taisent manquent presque toujours de finesse et de politesse du coeur ; le silence est une objection, à force d'avaler on s'aigrit le caractère et on se gâte l'estomac. Tous ceux qui se taisent sont des dyspeptiques. Comme on le voit, je ne voudrais pas qu'on sous-estimât l'impertinence ; elle est la forme de beaucoup la plus humaine de la contradiction, et, dans notre époque amollie, l'une de nos premières vertus. Quand on est assez riche pour s'en offrir le luxe c'est même une chance d'avoir tort. Un dieu qui viendrait sur la terre n'y devrait faire que des injustices ; le divin ne serait pas de prendre la punition mais la faute sur ses épaules.
 
6
 
Si j'ignore le ressentiment, si je sais de quoi il retourne dans cette affaire du ressentiment, qui sait si, en fin de compte, je ne le dois pas surtout à ma longue maladie ! Le problème n'est pas précisément simple : il faut l'avoir vécu dans la force et dans la faiblesse. S'il est vraiment un argument valable contre la faiblesse et la maladie c'est qu'elles rongent le véritable instinct de la guérison, l'instinct de la défense armée. On ne sait plus se dépêtrer de rien, on ne sait venir à bout de rien, on n'arrive plus à rien rejeter. Tout blesse. Hommes et choses vous talonnent de trop près, les événements frappent trop profond, le souvenir est une plaie purulente. La maladie est une sorte de ressentiment. Le malade n'a contre elle qu'un seul grand moyen de salut, ce que j'appelle le fatalisme russe, ce fatalisme sans révolte avec lequel le soldat russe pour qui la campagne devient trop dure finit par se coucher dans la neige. Ne plus rien accepter du tout, ne plus rien prendre, ne plus rien absorber, - n'avoir plus aucune réaction... La grande sagesse de ce fatalisme, qui n'est pas toujours simplement le courage de mourir, mais aussi l'art de sauver la vie dans les circonstances les plus périlleuses, consiste à réduire les échanges du corps, à les ralentir et à lui faire vouloir l'engourdissement hivernal. Quelques pas de plus dans cette voie et on obtient logiquement le fakir qui dort des semaines dans un tombeau... Pour éviter de se gaspiller trop vite en réactions il faut cesser complètement de réagir ; c'est la logique même. Or rien ne vous consume plus vite que le ressentiment. Le dépit, la susceptibilité maladive, l'impuissance à se revancher, l'envie, la soif de la vengeance, autant de toxines, autant de réactions qui sont les pires pour un épuisé ; elles entraînent une usure rapide de la résistance nerveuse et une recrudescence morbide des évacuations nuisibles comme l'épanchement de la bile dans l'estomac. Le ressentiment doit pour le malade être essentiellement tabou, c'est sa maladie elle-même : c'est aussi malheureusement son penchant le plus naturel. Bouddha l'avait compris, le grand physiologiste. Sa « religion » - qu'on ferait mieux d'appeler hygiène pour ne pas la commettre avec d'aussi pitoyables choses que le christianisme faisait dépendre son efficacité de la défaite du ressentiment : libérer l'âme du ressentiment C'est le premier pas vers la guérison. « Ce n'est pas l'inimitié, mais l'amitié qui met un terme à l'inimitié » : voilà la première leçon du Bouddha ; ce n'est pas le langage de la morale, c'est celui de la physiologie. Le ressentiment né de la faiblesse n'est nuisible à nul plus qu'au faible ; dans les autres cas, chez les natures riches, c'est un sentiment superflu : on prouve presque sa richesse en le matant. Pour qui sait avec quel sérieux ma philosophie fait la guerre à tous les sentiments de vengeance et de rancune jusque dans la doctrine du « libre arbitre » - ma lutte contre le christianisme n'en est qu'un épisode - il sera facile de comprendre pourquoi je tiens à mettre en lumière mon attitude personnelle et la sûreté pratique de mon instinct. Dans mes périodes de décadence je me suis défendu ces sentiments comme nuisibles ; dès que la vie me revenait avec assez d'abondance et de fierté je me les interdisais comme inférieurs à moi. Le « fatalisme russe » dont je parlais intervenait chez moi pour m'obliger à me cramponner opiniâtrement à des situations, des endroits, des demeures, des compagnies presque insupportables, une fois qu'elles m'avaient été données par le hasard : c'était mieux que de les changer, que de les sentir modifiables, que de se révolter contre elles... J'en voulais à mort à cette époque à qui me dérangeait dans ce fatalisme, à qui m'arrachait de force à ce sommeil ; c'est qu'en effet il y avait toujours danger de mort. S'accepter comme un Fatum, ne pas se vouloir « autrement », en pareil cas c'est la raison même.
 
7
 
Il en va autrement de la guerre. Je suis de tempérament guerrier. Attaquer est un de mes instincts. Etre ennemi, pouvoir être ennemi suppose peut-être une nature forte, c'est en tout cas une possibilité qu'on trouve chez toutes les natures fortes. Elles ont besoin de résistances, elles en cherchent par conséquent : la passion de l'attaque fait aussi nécessairement partie de la force que le goût de la vengeance et de la rancune font partie de la faiblesse. La femme est rancunière : cela vient de sa faiblesse, tout comme sa sensibilité en face du malheur d'autrui. La force de celui qui attaque peut se mesurer à la qualité de l'ennemi dont il a besoin ; toute croissance se trahit par le choix d'un adversaire puissant, ou d'un problème ardu : car un philosophe belliqueux provoque aussi les problèmes en combat singulier. II ne s'agit pas de vaincre les obstacles d'une façon générale, mais seulement ceux contre lesquels il faut déployer toute sa force, sa souplesse et sa science des armes, ceux qui se présentent à force égale... Ne se battre qu'entre pairs c'est la première condition d'un duel loyal. Si on méprise l'adversaire, on ne peut pas faire la guerre ; si on commande, si on a affaire à plus petit que soi, on ne doit pas. Ma façon de pratiquer la guerre peut se résumer en quatre points. Premièrement : je n'attaque qu'un adversaire victorieux, et au besoin j'attends qu'il le devienne. Secondement : je n'attaque jamais que quand je suis sûr de ne pas trouver d'alliés, quand je suis isolé, seul à me compromettre... Je n'ai jamais fait en public un pas qui ne m'ait compromis c'est mon critérium du bien faire. Troisièmement je n'attaque jamais de personnes, je ne me sers d'elles que comme de loupes pour rendre visibles les calamités publiques latentes et insaisissables. C'est ainsi que j'ai attaqué David Strauss, ou, pour parler plus exactement, le succès d'une oeuvre sénile auprès des Allemands « cultivés » ; c'était pour prendre cette culture en flagrant délit... Et c'est encore ainsi que j'ai attaqué Wagner, ou, pour m'exprimer plus précisément, la mauvaise conscience d'une « civilisation » dont l'instinct faussé confondait le raffinement avec la richesse et le faisandé avec la grandeur. Quatrièmement : je n'attaque qu'en l'absence de tout différend personnel, quand le tournoi ne couronne pas une série de mauvais procédés. Car attaquer est, au contraire, de ma part, une preuve de bienveillance, et de gratitude parfois. En liant mon nom à celui d'une cause ou d'une personne, - pour ou contre, ici c'est tout comme, - je lui fais honneur et je la distingue. Si je combats le christianisme c'est que j'en ai le droit parce qu'il ne m'a jamais causé de désagréments ni de gêne : les chrétiens les plus sérieux m'ont toujours voulu du bien. Et moi-même, ennemi décidé de leur doctrine, je suis bien éloigné pourtant d'en vouloir aux particuliers d'une fatalité que leur imposent des siècles.
 
8
 
Puis-je oser encore esquisser un dernier trait de ma nature qui n'est pas pour me faciliter le commerce des humains ? Mon instinct de la propreté est d'une sensibilité absolument inquiétante ; je perçois physiquement la proximité d'une âme ; que dis-je, sa proximité ? Son tréfonds, ses « entrailles » mêmes. Je la « flaire »... Cette sensibilité me procure des antennes psychologiques qui me permettent de tâter tous les mystères et de les mettre dans ma main : toute la fange qui se cache au tréfonds de certaines natures, et qui a peut-être sa cause dans une impureté du sang, mais que l'éducation replâtre, je la découvre presque toujours du premier coup. Si je ne me suis pas trompé ces natures que ma propreté ne peut souffrir devinent aussi de leur côté la méfiance que m'inspire mon dégoût : elles n'en sentent pas meilleur. Une absolue limpidité étant essentielle à ma vie, car je péris dans une atmosphère douteuse, j'ai l'habitude de nager, de me baigner et de m'ébrouer constamment dans l'eau ou dans quelque autre élément parfait de transparence et d'éclat. Aussi mes rapports avec les humains mettent-ils ma patience à rude épreuve ! Mon humanité ne consiste pas à sentir à l'unisson de mon prochain, mais à supporter de le sentir... Mon humanité est une victoire constante sur moi-même. - Mais la solitude m'est nécessaire, j'ai besoin de guérir, de revenir à moi, de respirer le grand air léger... Mon Zarathoustra n'est qu'un dithyrambe en l'honneur de la solitude, de la pureté si l'on m'a compris... Je ne dis pas de la pure folie. Pour qui sait voir les couleurs c'est un hymne adamantin. - Mon dégoût pour l'homme, pour la « racaille », a toujours été mon plus grand péril... Veut-on entendre ce que disait Zarathoustra sur la façon dont on se délivre du dégoût ?
 
« Que m'est-il arrivé ? Que fis-je pour m'affranchir du dégoût ? Qui rajeunit mon Sil ? Quel coup d'aile m'a enlevé jusqu'aux hauteurs où la canaille n'est plus assise au bord des sources ?
 
« Mon dégoût m'a-t-il de lui-même donné des ailes et le don de deviner les sources cachées ? Il m'a fallu voler à la cime des cimes pour retrouver la source de la joie.
 
« Oh ! je l'ai bien trouvée, mes frères ! Voyez, sur la cime des cimes coule pour moi la source de la joie ! Il est une vie dans laquelle la canaille ne vient plus boire à mes côtés !
 
« Tu coules presque trop fort pour moi, source de joie ! Bien souvent tu vides mon verre en essayant de le remplir.
 
« Il me faut apprendre encore à t'approcher plus modestement : mon coeur s'élance trop fort vers toi :
 
« Mon coeur, où brûle mon été, court, torride, mélancolique et bienheureux : ah ! que mon coeur d'été désire ta fraîcheur !
 
« Adieu, tristesses hésitantes de mon printemps ! Adieu, neiges d'un juin perfide. Je suis devenu tout été, je suis midi en. plein été - l'été sur la cime des cimes avec ses ruisseaux froids et sa paix bienheureuse : oh ! venez ici, mes amis, pour que le calme soit encore plus radieux.
 
« Car c'est ici notre altitude, car c'est ici notre patrie : nous sommes trop haut, la pente est trop raide pour les impurs et pour leur soif.
 
« Mais vous, mes amis, jetez vos yeux purs dans la fontaine de ma joie ! Vous ne sauriez troubler ses ondes. Sa pureté vous sourira.
 
« C'est sur l'arbre de l'Avenir que nous allons bâtir notre aire ; aux aigles de nous apporter, à nous qui sommes les solitaires, la nourriture dans leur bec !
 
« Non, nous ne mangerons pas des viandes que les impurs puissent souiller ! Car ils croiraient bouffer du feu et ils s'y brûleraient la gueule.
 
« Nous n'avons pas de place ici pour les impurs et pour leur race. Notre bonheur serait pour leur corps comme une caverne de glace, notre bonheur gèlerait leurs esprits.
 
« Et nous vivrons aux dépens d'eux comme les vents de la tempête, voisins des aigles, voisins des neiges, voisins de palier du soleil : voilà la vraie vie du grand vent.
 
« Et c'est pareil à ce grand vent que je viendrai souffler sur eux ; mon esprit coupera le souffle à leur esprit : ainsi le veut mon avenir.
 
« En vérité, je vous le dis, Zarathoustra est un grand vent pour les bas-fonds : et voici le conseil qu'il donne à ceux qui voudraient le combattre, à tout ce qui crache et vomit Gardez-vous de jamais cracher contre le vent. » 
 
POURQUOI J'EN SAIS SI LONG
 
1
 
Pourquoi j'en sais un peu plus long que les autres ? Pourquoi, plus généralement, j'en sais si long ? Je n'ai jamais réfléchi aux questions qui n'en sont pas, je ne me suis pas gaspillé : mon expérience ignore, par exemple, les vraies difficultés religieuses. Une chose m'a toujours complètement échappé : pourquoi je devrais être un « pécheur ». Je manque de même du critérium qui me permettrait de savoir ce qu'est un remords : d'après ce qu'on en entend dire le remords ne me parait pas estimable... Je ne voudrais pas abandonner après coup une action que j'aurais faite, j'aimerais mieux laisser systématiquement son issue fâcheuse et ses conséquences en dehors de la question des valeurs. On perd beaucoup trop facilement, en cas de mauvais dénouement, la juste vue de ce qu'on a fait : le remords est, il me semble, une sorte de « mauvais oeil ». Honorer d'autant plus l'échec qu'il est échec, voilà plutôt le fait de ma morale.
 
« Dieu », « immortalité de l'âme », « rédemption », « délivrance », autant d'idées auxquelles je n'ai jamais consacré ni mon attention, ni mon temps, même dans ma tendre jeunesse, - je n'ai peut-être jamais été assez enfant pour le faire ? - Je ne saurais voir dans l'athéisme un résultat, un événement : il est chez moi instinct naturel. Je suis trop curieux, trop sceptique, trop hautain pour accepter une réponse grossière. Dieu est une réponse grossière, une goujaterie à l'égard du penseur ; ce n'est même, au fond, qu'une grossière interdiction à notre endroit : Défense de penser... Il est une question bien plus intéressante dont le « salut de l'homme » dépend beaucoup plus que de toutes les curiosités des théologiens : celle de l'alimentation. On peut pour l'usage courant, la formuler de la façon suivante « Comment faut-il que je me nourrisse, moi particulièrement, pour atteindre à mon maximum de force, de virtù au sens de la Renaissance, de vertu sans moraline ? »
 
Les expériences que j'ai faites à ce sujet sont aussi mauvaises que possible ; je suis étonné d'avoir tant attendu pour me poser cette question, et pour profiter de ces expériences dans le sens de la « raison ». La bassesse de notre culture allemande, son « idéalisme », peut seule m'expliquer un peu pourquoi j'étais resté à ce sujet d'une routine qui confinait à la sainteté : une « culture » dont le premier souci est de vous faire perdre des yeux les réalités, pour vous lancer à la poursuite de fins problématiques qu'elle appelle « idéales », la « culture classique » par exemple : comme si la tentative de fondre les deux concepts « classique » et « allemand » n'était pas condamnée d'avance ! C'en est même réjouissant : qu'on essaie de s'imaginer un Leipzigois « de culture classique » !
 
Effectivement, jusqu'au milieu de mon âge mûr, je n'ai jamais que mal mangé, d'une façon « impersonnelle », pour employer le jargon moral, « désintéressée », « altruiste », pour le bonheur des cuisiniers et autres chrétiens. Manger la cuisine de Leipzig, comme je le fis en 65 tout en étudiant Schopenhauer, c'était nier catégoriquement mon « vouloir vivre ». Réussir, sans manger assez, à se ruiner quand même l'estomac, voilà le problème que cette cuisine me semblait résoudre avec éclat. (On dit que l'année 66 a apporté des modifications.) D'ailleurs, d'une façon générale, quels crimes la cuisine allemande n'a-t-elle pas sur la conscience ! La soupe au début du repas (au XIV siècle les livres de cuisine vénitiens l'appellent encore alla tedesca), les viandes desséchées, les légumes à la farine et à la graisse, et l'entremets presse-papiers ! Ajoutez-y ce besoin animal des vieux Allemands - pas seulement des Allemands vieux ! - de boire encore après les repas, et vous comprendrez l'origine de l'esprit allemand : une affliction de l'intestin... L'esprit allemand est une indigestion, il ne peut venir à bout de rien. - Mais le régime anglais lui-même, qui, en comparaison, du régime allemand et même du régime français, représente pourtant une sorte de « retour à la nature », savoir : le cannibalisme - répugne aussi à mon instinct ; il me semble qu'il donne à l'esprit des pieds pesants, des pieds d'Anglaise... La meilleure cuisine est celle du Piémont. Les boissons alcoolisées me font du mal ; un verre de vin ou de bière par jour suffit à me faire de la vie une vallée de larmes, - mes antipodes sont à Munich. Si je ne l'ai compris qu'un peu tard j'en ai fait l'expérience dès ma plus tendre enfance. Petit garçon, je crus d'abord que boire était, comme fumer, une fanfaronnade de jeune homme ; plus tard je vis que c'était une mauvaise habitude. Peut-être le vin de Naumburg est-il pour quelque chose dans cette dureté. Pour croire que le vin égaie, il me faudrait être chrétien, je veux dire avoir la foi, ce qui est pour moi une absurdité. D'ailleurs, et c'est assez étrange, si les petites doses d'alcool très diluées me dépriment extrêmement, je me comporte en loup de mer devant les quantités sérieuses. Petit garçon j'y mettais déjà de la bravoure. Il m'arrivait souvent, lorsque j'étais élève à la vénérable école de Pforta, de rédiger et de recopier en une seule veillée ma dissertation latine - avec l'ambition de faire aussi dense, aussi serré que Salluste, mon modèle, - et d'arroser tout ce latin de quelques grogs de fort calibre ; rien ne réussissait mieux à ma physiologie d'écolier, rien n'était moins contraire à celle de Salluste quoique la vénérable école eût à objecter à ces moeurs... à vrai dire, plus tard, vers le milieu de ma vie, je suis devenu de plus en plus sévère envers tous les spiritueux : adversaire du végétarisme à la suite de mes expériences, comme Richard Wagner qui m'a converti, je ne saurais pourtant trop prêcher la suppression complète de l'alcool à la race des « spirituels ». L'eau suffit... Les lieux que je préfère sont ceux qui vous offrent partout la facilité de puiser dans l'eau vive (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre me harcèle comme un chien. In vino veritas, dit-on ; je crois que c'est encore là un point sur lequel la vérité me brouille avec tout le monde : chez moi l'esprit plane au-dessus des eaux...
 
Encore quelques préceptes tirés de ma morale. Un repas copieux est plus facile à digérer qu'un repas léger. Il faut que tout l'estomac travaille pour que la digestion se fasse bien, on doit connaître la dimension de son estomac. Pour la même raison il faut déconseiller ces interminables ripailles, ces suicides écourtés que l'on célèbre à table d'hôte. Rien entre les repas, pas de café : il altère. Le thé n'est bon que le matin. Buvez-en peu, mais prenez-le fort : pour peu qu'il soit trop faible il vous fait du mal et vous indispose pour la journée. Le degré de concentration à choisir dépend du tempérament de chacun, il est souvent très délicat à déterminer. Dans un climat énervant le thé est mauvais à jeun : il faut le faire précéder une heure avant d'une tasse de cacao épais et déshuilé. - Rester assis le moins possible ; ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air pendant la marche et ne fasse partie de la fête des muscles. Tous les préjugés viennent de l'intestin. Le cul de plomb, je le répète, c'est le vrai pêché contre l'Esprit.
 
2
 
Les problèmes de la résidence et du climat sont étroitement apparentés à la question de l'alimentation. Il n'est donné à personne de pouvoir vivre partout ; et si l'on doit faire face à des devoirs qui réclament le jeu de toute l'énergie, le choix est même très limité. L'influence du climat sur les échanges organiques, sur leur ralentissement ou leur accélération, est si grande qu'au moment du choix la moindre erreur géographique peut arriver non seulement à vous éloigner de votre tâche mais encore à l'obnubiler complètement : vous ne la voyez plus. La vigueur animale n'est plus assez grande pour permettre à la liberté d'envahir votre esprit jusqu'aux plus hauts étages et vous rendre capable de dire : c'est ceci ou c'est cela que je puis seul... La moindre paresse de l'intestin, pour peu qu'elle soit devenue habituelle, suffit largement à faire d'un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d'allemand ; le climat allemand à lui seul pourrait décourager les entrailles les plus fortes, les intestins faits pour l'héroïsme. Le rythme :des échanges physiologiques est en rapport direct avec l'agilité, ou l'engourdissement, des organes de l'esprit ; l' « esprit » lui-même n'est, au fond, qu'une des formes de ces échanges. Groupez les lieux où de tout temps se soient trouvés des gens d'esprit, où l'ironie, la finesse, la malice aient toujours fait partie du bonheur : ils ont tous un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms-là prouvent une chose : c'est que le génie ne saurait vivre sans un air sec et un ciel pur, c'est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités. J'ai sous les yeux le cas d'un esprit remarquable qui, né cependant pour la liberté, s'est rétréci, ratatiné, bloqué dans sa spécialité et ne fait plus qu'un vieux grincheux, uniquement pour avoir manqua de discernement dans le choix de son climat. Tel eût pu être aussi mon sort si la maladie ne m'eût ramené à la raison et contraint à réfléchir au rôle de cette raison dans la réalité. Maintenant que je lis sur moi les influences climatériques et météorologiques comme sur un instrument de précision et que j'enregistre physiquement les variations hygrométriques de l'atmosphère, même sur un faible parcours, comme entre Turin et Milan, je songe avec inquiétude et terreur que jusqu'à ces dix dernières années, qui m'ont mis en danger de mort, ma vie s'est toujours écoulée dans les lieux les plus mal choisis et les plus contre-indiqués, Naumburg, Pforta, toute la Thuringe, Leipzig, Bâle, Venise, autant d'endroits meurtriers pour mon organisme. Si je n'ai gardé aucun bon souvenir de mon enfance ni de ma jeunesse il serait fou de vouloir l'expliquer par ce qu'on appelle les causes « morales », comme l'irréfutable absence d'une compagnie suffisante : car cette pénurie continue comme devant sans m'empêcher aujourd'hui d'être gaillard et vaillant. Non, c'est mon ignorance de la physiologie - cet « idéalisme » trois fois maudit - qui fut la vraie fatalité de mon existence, qui fut son « en trop », sa bêtise, la chose dont rien ne sort de bon et que rien ne contrebalance, que rien ne saurait compenser. Cet idéalisme m'explique toutes mes erreurs, toutes les grandes aberrations de mon instinct, tous les actes d'humilité que j'ai commis en m'écartant du devoir de ma vie, en me faisant philologue, par exemple, - pourquoi pas médecin ou du moins quelque chose qui eût servi à m'ouvrir les yeux ? Tant que je suis resté à Bâle mon régime intellectuel, y compris la répartition du temps, a constitué un gaspillage de forces énorme et parfaitement insensé sans qu'aucun ravitaillement vienne équilibrer la dépense, sans que j'aie même jamais songé à compenser la consommation. C'était la négation de l'individualité, la mort de toute aristocratie, le coudoiement de la racaille, « l'oubli de soi » et des distances, - c'était une chose que je ne me pardonnerai jamais. Lorsque, presque à bout, j'en fus presque au bout, je commençai à méditer la déraison fondamentale de ma vie : l' « idéalisme ». Il fallut la maladie pour me rendre à la raison.
 
3
 
Choix de l'alimentation ; choix du lieu et du climat ; il reste à fixer un troisième point sur lequel fuir l'erreur à tout prix c'est le choix de sa récréation. Là aussi plus l'esprit s'éloigne du type courant, plus les limites du permis, c'est-à-dire de l'utile, sont restreintes. Pour moi toute lecture est récréation : elle m'arrache donc à moi, me promène dans d'autres sciences, d'autres âmes, dans ce que je ne prends plus au sérieux. C'est justement de mon sérieux qu'elle me repose. Dans les moments où je travaille beaucoup on ne voit pas de livres chez moi : je me garderais bien de laisser parler ou seulement penser quelqu'un dans mon voisinage... Et ce serait le cas si je lisais... A-t-on remarqué que dans l'état de profonde tension auquel la gestation condamne l'esprit et même l'organisme entier, tout hasard, toute influence du dehors agit avec trop de véhémence, frappe « trop profondément ? Il faut éviter autant que possible ces hasards et ces influences. En période d'incubation intellectuelle la première chose à faire est de s'emmurer. Irais-je tolérer que des pensées étrangères viennent franchir mon mur d'enceinte ? C'est ce qui arriverait si je me mettais à lire... Après le temps du travail et de la fécondité, le temps de la récréation : accourez, livres agréables, livres d'esprit, livres savants ! Lirai-je des livres allemands ?... Je dois me reporter à six mois en arrière pour me - surprendre un livre en main. Qu'était-ce? Les Sceptiques grecs, une excellente étude de Victor Brochard, dans laquelle mes Laertiana ont été utilisés avec profit ; les Sceptiques, seul type honorable de toute cette gent philosophique dont chaque mot veut dire deux choses quand ce n'est pas cinq !... Les autres fois je me réfugie presque toujours dans les mêmes livres, très peu au fond, mes « probati ». Peut-être n'est-il pas dans mon tempérament d'aimer beaucoup ni avec électisme : une salle de lecture me rend malade à l'égard des livres nouveaux mon instinct me porte plutôt à la méfiance, voire à l'hostilité, qu'à la « tolérance », la « largeur de coeur » et autres charités... Au bout du compte c'est toujours à quelques vieux auteurs français que je reviens : je ne crois qu'à la civilisation française et tiens pour victime d'un malentendu tout ce qui se croit « cultivé » sans elle dans les limites de l'Europe ; quant à la culture allemande je n'en parle évidemment pas... Les rares esprits vraiment cultivés que j'aie rencontrés en Allemagne devaient leur mérite à la France, et d'abord madame Cosima Wagner, la voix de loin la plus autorisée que j'aie jamais ouïe en matière de goût. Si je lis Pascal, si je l'aime comme la victime la plus instructive du christianisme - lente victime de corps, puis d'âme, logique victime de la forme la plus horrible de la cruauté humaine, si j'ai quelque chose de Montaigne dans la pétulance de l'esprit et - qui sait ? peut-être du corps, si mon goût défend, non sans âpreté, l'art de Molière, Corneille et Racine contre la barbarie géniale d'un Shakespeare, je n'en goûte pas moins non plus la société charmante des tout derniers Français. Je ne vois vraiment pas en quel siècle le filet pourrait ramener d'aussi nombreux, et curieux, et délicats psychologues que ceux qu'on peut pêcher dans le Paris de nos jours : je nomme, au hasard - le nombre est trop grand - MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître ; ou encore, pour distinguer un écrivain de la forte race, un vrai Latin que j'aime entre tous, je citerai Guy de Maupassant. Je préfère même, entre nous, cette génération à celle de ses anciens maîtres toute gâtée par la philosophie allemande (M. Taine, par exemple, par Hegel auquel il doit de s'être mépris sur les grands hommes et les grandes époques). Partout où va l'Allemagne elle corrompt la culture. II a fallu la guerre, en France, pour affranchir enfin les esprits... Stendhal, l'un des « hasards » les plus beaux de ma vie - car tout ce qui fait époque en moi. m'a été donné d'aventure et non sur recommandation, - Stendhal possède des mérites inestimables la double vue psychologique, un-sens du fait qui rappelle la proximité du plus grand des réalistes (ex ungue Napaleonem [par la machoire (on reconnaît) Napoléon]), - enfin, et ce n'est pas la moindre de ses gloires, un athéisme sincère qu'on rencontre rarement en France, pour ne pas dire presque jamais. (Saluons pourtant au passage le nom de Prosper Mérimée.) Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal. Il m'a volé le meilleur mot que mon athéisme eût pu trouver : « La seule excuse de Dieu c'est de ne pas exister »... J'ai dit moi-même quelque part : « Quelle a été jusqu'à présent la plus grande objection à l'existence ? Dieu... »
 
4
 
C'est Henri Heine qui m'a donné la plus haute idée du lyrisme. Je cherche vainement à travers tous les siècles musique aussi douce, aussi passionnée. Il possédait cette divine méchanceté sans laquelle je ne saurais imaginer la perfection, - je mesure la valeur des hommes et des races à leur plus ou moins grand besoin d'identifier satyre et dieu. - Et comme il manie l'allemand ! On dira un jour de Heine et de moi que nous avons été, et de très loin, les plus grands artistes de la langue allemande et que nous avons laissé à des abuses au-dessous de nous tout ce que les simples Allemands ont su faire d'elle. Il faut que j'aie avec le Manfred de Byron quelque parenté bien profonde : tous ses gouffres je les trouve en moi : à treize ans j'étais mûr pour lui. Je ne perds pas un mot, - un regard tout au plus, - avec qui, en face de Manfred, ose prononcer le nom de Faust. Les Allemands sont incapables de concevoir le sublime sous quelque forme que ce soit : témoin Schumann. J'ai composé tout exprès, de rage contre l' orgeat de nos Saxons, une contre-ouverture de Manfred, dont Hans von Bülow disait qu'il n'avait jamais rien lu de pareil sur du papier à musique : il y voyait le viol d'Euterpe. - Lorsque je cherche à formuler ma plus haute idée de Shakespeare j'en reviens toujours à dire : C'est l'homme qui a conçu le type de César. On ne devine pas chose pareille, on est ainsi ou on ne l'est pas. Le grand écrivain ne puise jamais que dans sa réalité personnelle, au point qu'il lui arrive, après coup, de ne plus supporter son oeuvre... Quand j'ai jeté un regard sur mon Zarathoustra je passe une demi-heure à tourner dans ma chambre, incapable de maîtriser une crise de sanglots irrésistible. - Je ne sais rien de plus déchirant que la lecture de Shakespeare : que n'a pas dû souffrir un homme pour avoir un tel besoin de faire le pitre ! Comprend-on Hamlet ? Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou... Mais il faut, pour sentir ainsi, toute la profondeur de l'abîme... Nous avons tous peur de la vérité... Et, que je fasse ici un aveu, je suis instinctivement certain que c'est Lord Bacon qui se martyrise lui-même dans cette inquiétante littérature et qu'il en est le créateur : que me font les pitoyables bavardages de ces plats brouillons d'Américains ? La faculté de faire vivre une vision avec un réalisme intense n'est pas seulement compatible avec l'énergie de l'homme d'action la plus grande, la plus monstrueuse, avec l'énergie criminelle, elle en est même le corollaire... Nous sommes loin d'en savoir assez sur Lord Bacon, le premier réaliste aux grands sens du terme pour avoir vent de tout ce qu'il a fait et de tout ce qu'il a voulu et pour connaître le fin mot de l'expérience qu'il a opérée sur lui-même... Au diable, messieurs les critiques ! Si j'avais publié mon Zarathoustra sous le nom d'un autre, celui de Richard Wagner par exemple, la perspicacité de vingt siècles n'aurait pas suffi pour deviner que l'auteur d'Humain, trop humain était le visionnaire de Zarathoustra.
 
5
 
Puisque j'en suis à parier des récréations de ma vie, je tiens ici à dire un mot pour exprimer ma reconnaissance à ce qui m'a le plus profondément et le plus cordialement récréé. Ce fut, sans aucun doute, la fréquentation familière de Richard Wagner. Je fais bon marché de mes rapports avec tous les autres hommes ; mais je ne voudrais à aucun prix rayer de ma vie les jours que j'ai passés à Tribschen, jours de confiance, de gaieté, de hasards sublimes et d'instants profonds...
 
J'ignore les expériences que d'autres ont pu faire avec Wagner : jamais nuage n'est passé sur notre ciel. Et ceci me ramène à la France ; je n'oppose aucune objection, simplement une moue de dédain, aux wagnériens et à toute la gent de ceux qui se figurent honorer Wagner en le trouvant à leur image... Tel que je suis, étranger jusqu'aux moelles tout ce qui est allemand, au point que le voisinage d'un Allemand suffit à retarder ma digestion, il a fallu que je rencontre Wagner pour pouvoir enfin respirer : je sentais, j'honorais en lui l'air de l'étranger, le contraire personnifié de toutes les « vertus allemandes » : car Wagner était une protestation. Nous qui avons passé notre enfance dans l'air marécageux des dix ans qui ont suivi 1850, nous sommes nécessairement pessimistes au sujet de tout ce qui touche à l' « idée allemande » ; nous ne saurions être que révolutionnaires ; nous n'admettrons jamais une situation qui donne la haute main aux tartufes. Qu'ils aient aujourd'hui changé leurs couleurs, qu'ils se vêtent d'écarlate et qu'ils paradent en uniforme de houzard, cela ne change rien aux choses... Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire ; les Allemands le faisaient fuir... Comme artiste on n'a en Europe d'autre patrie que Paris : la délicatesse des cinq sens artistiques - qui est la condition de l'art wagnérien, le sens des nuances, la morbidesse psychologique ne se rencontrent qu'à Paris. On ne trouve nulle part ailleurs une telle passion pour les questions de la forme, un tel sérieux dans la mise en scène ; car c'est là par excellence le sérieux parisien. On n'a aucune idée en Allemagne de l'extraordinaire ambition qui habite l'âme d'un artiste parisien. L'Allemand est bonasse, Wagner ne l'était pas. Mais j'ai déjà assez expliqué (dans Par-delà le Bien et le Mal, aph. 256. et suivants) comment il faut situer « Wagner et quels sont ses proches parents ce sont les, romantiques français de la seconde période, la race sublime et exaltante des Delacroix et des Berlioz, ceux qui ont par essence un fonds de maladie, les incurables de naissance, tous fanatiques de l'expression et virtuoses de pied en cap... Quel a d'ailleurs été le premier partisan intelligent de Wagner ? Charles Baudelaire, le même qui avait été le premier à comprendre Delacroix, - ce décadent typique dans lequel s'est reconnue toute une race d'artistes. Il fut peut-être aussi le dernier... Ce que je n'ai jamais pardonné à Wagner c'est d'avoir condescendu à l'Allemagne, d'être devenu Allemand de l'Empire... Partout où va l'Allemagne elle corrompt la civilisation.
 
6
 
Tout bien pesé, ma jeunesse n'eût pas été tolérable sans la musique de Wagner. Car j'étais condamné aux Allemands. Quand on veut s'arracher à une oppression insupportable on a besoin de haschisch. En cas d'intoxication par l'Allemagne Wagner est le contrepoison par excellence, poison lui-même, je n'en disconviens pas... Dès l'instant qu'il y eut de Tristan une partition pour piano - mes compliments, monsieur de Bülow - je fus wagnérien. Ses oeuvres antérieures étaient au-dessous de moi, trop vulgaires encore, trop allemandes... Mais j'en suis encore aujourd'hui à chercher dans tous les arts une oeuvre d'une aussi dangereuse séduction, d'une aussi douce, aussi terrible infinité que le Tristan j'en suis encore à chercher en vain. Tous les mystères de Léonard de Vinci se dépouillent de leur magie à la première note du Tristan. C'est le nec plus ultra de Wagner ; les Maîtres Chanteurs et l'Anneau ne furent ensuite qu'un délassement. Devenir plus sain, c'est là un recul pour une nature comme celle de Wagner. .. Je considère comme un bonheur de premier ordre d'avoir vécu en temps opportun et vécu au milieu d'Allemands, pour être mûr pour cette oeuvre-là : oui, voilà jusqu'où va chez moi la curiosité psychologique ! Le monde est pauvre à qui ne fut jamais assez malade pour cette « volupté de l'enfer » : une formule mystique est permise ici, je dirais presque qu'elle s'impose. Je pense connaître mieux que quiconque les choses formidables que peut Wagner et les cinquante univers d'extase pour lesquels personne que lui n'avait les ailes qu'il fallait ; et, tel que je suis, assez fort pour faire tourner à mon profit les pires dangers et les pires problèmes et en devenir encore plus fort, je dis que Wagner a été le grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous apparente tous deux c'est d'avoir souffert plus profond que ne le pourrait supporter la génération de ce siècle - et souffert aussi l'un par l'autre, - et c'est ce qui unit à jamais nos noms ; aussi certainement que Wagner est en Allemagne un malentendu, aussi certainement j'en suis un et je le resterai toujours. - Deux siècles, s'il vous plaît, d'abord, de discipline psychologique et artistique,


Article ajouté le 2007-01-22 , consulté 2046 fois

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